L’Europe à pied, semaine 28

30 octobre 2017: Mais t’as vu l’heure?!

Un jour, quelque-part sur ce globe, quelqu’un a dû essayer de faire de l’alcool avec des feuilles mortes, des coquilles d’escargots, voire même avec des cailloux. Cette réflexion découle d’un constat simple: peu importe le pays, la région, la culture, la richesse ou la nature environnante, on trouve toujours et partout un alcool local, un alcool fort en général. On pourra objecter que certaines religions l’interdisent, mais je ne suis pas encore allé assez loin pour l’observer et ne sais pas dans quelle mesure cette interdiction est respectée ou non.

Dans les Balkans, cet alcool se nomme Rakija en Croatie, Serbie, Bosnie et au Monténégro, Raki en Albanie, Rachiu en Roumanie, parmi d’autres variantes. Le nom est d’origine arabe, arak signifiant « transpiration », en référence au processus de distillation. Il est fabriqué à base de fruits, la prune en particulier, mais aussi à partir de raisin, pommes, coings, figues, etc, et est souvent aromatisé à l’aide d’herbes diverses.

Je me rappelle d’un moment particulier, il y a quelques années: alors que je fabriquais avec mon frère, à la ferme de mes grands-parents, une remorque destinée à mon premier voyage à vélo, une de mes tantes et son mari étaient de passage à la ferme. Je me souviens notamment qu’ils avaient partagé un verre de « schnaps » avec mon oncle. Pour un jeune habitant d’un village de taille moyenne, ce rituel était un peu surprenant ; s’il n’est pas rare de proposer une bière à un ami de passage, les alcools forts étaient, dans mon esprit, plutôt destinés à être consommés comme digestifs après un bon repas.

Il m’aura fallu près de dix ans et un voyage dans des contrés reculées et isolées pour comprendre le rôle de cet alcool: un des ciments du lien social. Ça n’est pas un hasard si, en Croatie, on entend chez les jeunes un dicton dérivé du le slogan d’une grande marque de téléphones mobiles: « Rakija, connecting people! ». Plusieurs fois j’ai été interpellé, alors que je passais à proximité d’une maison, et invité à partager un verre, généralement accompagné également d’un morceau de pain et de fromage. Et ce qui se retrouve à ce moment là sur la table n’est pas une bouteille de gnôle du supermarché, mais un breuvage contenu dans une bouteille en PET, distillé sur place ou offert par un ami. Ici on aime fabriquer son alcool, et on aime encore plus l’offrir et le partager.

Alors quand quelqu’un m’invite à partager un verre d’alcool fort tôt dans la journée, je mets de côté mon esprit germanique qui a tendance à réprimer la consommation matinale et je profite de l’occasion pour tenter d’en apprendre un peu plus sur les gens et les coutumes des pays que je découvre.