L’Europe à pied, semaine 22

19 septembre 2017: Entre la vie et la mort

Aucun réveil n’a sonné dans le dortoir ce matin. En même temps, on était que deux. Quand j’ouvre les yeux, j’ai l’impression qu’il doit être neuf heure, alors qu’il n’est même pas sept heure. C’est la couche de neige qui recouvre tout à l’extérieur qui me trompe; tout paraît beaucoup plus lumineux que d’habitude. Il a neigé toute la nuit, et il neige toujours. Vingt centimètres, environ.

Je commence par me féliciter d’avoir continué hier après-midi, là où les autres ont décidé de rester au refuge; ils ont tous appelé pour annuler leur réservation. Comme l’étape devant moi ne présente pas de difficultés, je décide pour ma part de continuer. Quand je me lance, le brouillard et la neige rendent l’orientation difficile. Mais le sillon creusé par le passage répété des marcheurs n’est pas entièrement comblé et je trouve ma route sans trop de problèmes.

Au premier col je constate que la descente est un peu plus délicate. Ma démarche a l’élégance de celle d’un retour d’apéro qui a mal tourné. Assez vite, je constate que côté italien, la limite des chutes de neige ne descend pas sous la limite des arbres, alors que côté autrichien elle est descendue nettement plus bas. Je me dis à ce moment qu’apparement j’ai toujours un demi-jour d’avance sur l’hiver, et je me félicite encore une fois d’avoir continué hier.

La neige devient pluie en perdant de l’altitude, mais je dois remonter plus loin, pour passer un nouveau col à 2150m d’altitude. Quand je rejoins la limite des arbres, la neige est déjà bien installée. Je connais la direction et devine, comme plus tôt, le chemin au fur et à mesure que j’avance. La couche devient de plus en plus épaisse. Une fois dépassé les 2000m, le vent souffle. Il fait tout à coup plus froid, en-dessous de zéro, et certains passages sont maintenant recouverts de plus de cinquante centimètres de neige. Le vent devient glacial, je ne regarde plus qu’un mètre devant moi, les flocons de neige me piquants les yeux si je lève la tête.

La partie jusqu’au col est magnifique de difficulté; chaque pas est une lutte, je m’enfonce de plus en plus, ma barbe se couvre de glaçons, et pourtant il n’y a aucune autre option que de continuer, que de passer de l’autre côté. J’y parviens finalement et les conditions redeviennent plus clémentes pendant la descente. Je finis par repasser sous la limite des chutes de neige, avant d’entamer la montée suivante, en direction de la Wolayerseehütte. Pendant la montée, les conditions changent une nouvelle fois, de la pluie à la neige lourde et humide, puis à une neige plus légère balayée par un vent froid.

Je fais un arrêt à la cabane et discute un moment avec le patron. Selon lui, le prochain col, une nouvelle fois à 2150m d’altitude, ne doit pas poser plus de problèmes que le précédent. Je repars donc un peu réchauffé, pour le dernier combat du jour. Les conditions sont identiques; vent de face, congères où je m’enfonce jusqu’aux hanches, chemin invisible. Pendant la montée, une pensée me traverse l’esprit: c’est en me disant que je pourrais peut-être planter ma tente dans la vallée en contrebas que je me suis convaincu de continuer plutôt que rester à la cabane précédente. Dans les conditions actuelles, cette pensée me fait rire…

J’arrive au col et laisse s’échapper un cri de joie. Qui pourrais-je déranger? Rien ne vit ici; cet endroit respire la mort. Avec quelques chutes au passage, je redescend pour la dernière fois en direction de la vallée. A 1800m, la neige a disparu. Je continue à descendre. Tout à coup, un bruit de tronçonneuse me tire de mes rêveries; les deux bûcherons s’activant ici comme si de rien n’était n’ont aucune idée de la tragédie dantesque qui se joue un peu plus haut. Cinq cent mètres de dénivelé entre la vie et la mort; difficile à croire avant de l’avoir vu de ses propres yeux.

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