L’Europe à pied, semaine 19

Quand on s’approche de la fin de sa scolarité obligatoire, on s’amuse souvent à décompter les jours, voire les heures qu’il nous reste à « tirer ». Ça peut aussi être le cas plus tard dans la vie, par exemple pour savoir combien de temps il reste avant que les enfants quittent le nid et que l’on ne soit plus obligé de partir en vacances en juillet-août, avec toute la masse des touristes. Moi je commence à décompter les étapes de la Via Alpina plutôt que de les compter; plus que cinquante au moment de quitter Oberstdorf.

25 août 2017: La semaine en un clin d’œil

Je quitte Oberstdorf par la magnifique vallée de l’Oytal. Il fait a nouveau une chaleur pesante et je transpire à grosses gouttes. Après avoir suivi une piste en pente douce jusqu’à la Käseralpe, le chemin s’élève pour passer le Himmelecksattel à quelque 2005 mètres d’altitude. Après un beau sentier dans un vallon parallèle où je ne croise plus personne, j’arrive à la cabane Prinz-Luitpold, bondée. Je décide de continuer encore un peu et passe en Autriche au col suivant. Un nombre important de chamois prenaient du bon temps jusqu’à mon arrivée; je suis à chaque fois partagé entre la mauvaise conscience de les déranger et le sentiment qu’ils devraient avoir compris depuis longtemps que je ne suis pas méchant, alors tant pis pour eux. Plus bas, un banc devant un alpage vide fera office de couchette pour la nuit. Je m’endors sous les étoiles, suis réveillé plus tard dans la nuit par un bref orage, et retrouve les étoiles quelques heures avant l’heure du lever.

Une longue descente dans une vallée tranquille m’amène au bord du Lech. Cette rivière est une des dernière d’Europe dont le cours n’est pas contrôlé par l’Homme. Avec un débit variant de trois à trois-cent mètre cubes à la seconde, le lit de la rivière prend énormément de place, par rapport à l’eau qui y coule en moyenne. Mais cet énorme serpent de sédiments traçant sa route entre les forêts de conifères confère à la région un caractère unique.

C’est par de petits villages assez touristiques et par des domaines skiables que je prends la route du Zugspitz, un sommet important de la région, à la frontière avec l’Allemagne. J’arrive au pied du sommet après quelques détours, au terme d’une longue journée dont la dernière partie sera faite de pluie et de brouillard. Je me réfugie dans la Knorrhütte pour la nuit, pleine à craquer et où je ne dormirai finalement que quelques heures. Mais le soleil est au rendez-vous le lendemain et je profite de la douceur matinale et du jeu de lumière des premiers rayons de soleil dans les gouttelettes d’eau déposées sur les toiles d’araignées par une fine brume qui se dissipe petit à petit.

Le chemin monte tout d’abord vers le pavillon de chasse du roi Ludwig II, au-dessus de Garmisch-Partenkirchen, avant de continuer vers la Meilerhütte, offrant une vue splendide sur le Zugspitz et ses environs. L’environnement autour de la cabane est lunaire et c’est par un immense pierrier que j’entame la descente vers Scharnitz. Arrivé au village qui fait office de porte d’entrée vers le massif du Karwendel, je décide de continuer sans perdre de temps pour passer cette magnifique région avant l’arrivée d’une perturbation annoncée pour le lendemain dès midi.

La piste qui mène à la Karwendelhaus, que je parcours sous un soleil de plomb, traverse un paysage qui pourrait se trouver au Canada; un large fond de vallée parcouru par une rivière et bordé de forêts de pins, dominé par de hautes falaises. Je ne rate pas une miette de cet environnement si particulier, ni de l’effort que me demande la chaleur étouffante. Le lendemain, je prends mon petit-déjeuner sous les étoiles, pour la première fois depuis des lustres. Dès que la luminosité est suffisante pour voir à quelques mètres, je me mets en route. Je regarde les montagnes passer du rose matinal à leur gris habituel.

Après encore quelques belles heures de marche, je rejoins Schwaz, dans la vallée de l’Inn. La rivière a pris du volume depuis que j’ai passé sa source, au-dessus de Maloja, aux Grisons. Je profite d’être dans une petite ville pour me mettre à la recherche de nouvelles chaussures, et décide également de m’arrêter trois jours complets, ce que je n’ai encore jamais fait depuis le début de la deuxième partie du voyage, au mois d’avril.