L’Europe à pied, semaine 17

De la neige. Pas celle qui attire les skieurs, pas celle qui annonce l’hiver, pas celle faite pour rester. Non, celle qui ne fait que passer, qui pousse les gens à rester chez eux et qui rappelle que l’été aussi est parfois froid, dans les montagnes. Mais celle aussi qui met en évidence les courbes de la nature; la montagne se transforme en Kougelhopf géant saupoudré de sucre-glace par un pâtissier céleste. Celle qui amène le silence et le calme à celui qui ose sortir, ou qui n’a pas d’autre choix. Celle qui gèle les doigts quand il faut plier la tente au petit matin et qui mouille les chaussures plus vite que la rosée sur les longues herbes des prés alpins fleuris un frais matin de juin.

11 août 2017: La semaine en un clin d’œil

La perturbation arrivée en début de semaine est censée prendre fin demain. Les températures continuent de chuter et je prévois de faire une petite journée et d’attendre l’amélioration annoncée. La route me mène vers Arnoga par le col de Verva, peu avant lequel je passe un petit lac paisible aux eaux limpides. Arrivé à un café, je décide de m’arrêter; la météo est bonne ici, mais plus à l’est, où je vais, le ciel est chargé de nuages menaçants; je me trouve exactement à la limite.

Un message de Nico et Valérie m’informe qu’ils rentrent d’Autriche demain et me demande si l’on peut se voir quelque-part. Le col du Stelvio me parait être le mieux que je puisse faire pour minimiser le détour qu’ils devront faire. Cela représente toutefois encore plus de sept heures de marche avec un col à 2700m, peut-être sous la neige. Je me lance sans trop tarder en direction du lac artificiel de Cancano, par une piste qui suit une courbe de niveau. Le ciel hésite à m’épargner; d’où je viens, il pleut. Où je vais, il pleut. Mais là où je me tiens, un petit trou bleu laisse passer quelques rayons de soleil. L’échéance sera retardée un long moment, mais je finis tout de même par avoir droit à ma part! Après Cancano, je monte dans une longue vallée sauvage jusqu’au col de Forcola. Peu avant le col, la pluie se transforme en neige; elle ne tient pas sur le sentier mais couvre peu à peu ce qui l’entoure. Je plante ma tente un peu plus bas, vers 2600m d’altitude, sous une fine pluie.

Les cinq centimètres de neige fraiche au petit matin donnent au paysage un visage nouveau, d’autant que la limite pluie-neige se situe juste un peu plus bas. Ce contraste, ce mélange des genres, est envoutant. La couche n’est pas suffisamment épaisse pour niveler les courbes; au contraire, elle les souligne. Je rejoins le col du Stelvio un peu avant l’heure du rendez-vous. L’endroit est blindé: motards, cyclistes et automobilistes. Tous veulent franchir le deuxième plus haut col alpin. Nous échappons à la foule trop dense pour moi en montant manger à la cabane Garibaldi; vingt minutes de marche suffisent à décourager 98% des gens… La vue serait certainement superbe, sans cet épais brouillard.

Ma route continue le lendemain vers le nord-ouest, sous un ciel sans nuages. Les montagnes hier invisibles ferment aujourd’hui l’horizon. L’Italie germanophone tout d’abord, avec les villages de Stelvio puis Taufers, avant de repartir vers la Suisse. Du col se trouvant à la frontière, j’entame une longue descente vers S-Charl puis Scuol, où je traverse l’Inn qui a déjà pris une belle ampleur depuis que j’ai passé sa source à Maloja.

De Scuol, une longue montée à travers un paysage aux couleurs gris-vert m’attend pour me diriger en Autriche. Profitant de la bonne météo, je décide d’ajouter un sommet à la Via Alpina en faisant une petite boucle supplémentaire. Le Grenzeckkopf culmine à 3048m au-dessus de la mer et me permet de franchir la limite des 3000m pour la première fois, et avec un sac-à-dos de plus de vingt kilos qui plus est! L’environnement est sensationnel, tout de pierre et de rudesse. Une descente me mène vers une cabane du club alpin autrichien, avant de devoir franchir un nouveau col. Annoncé à trois heures de marche, il m’en faudra une et demi, encore tout excité par la conquête du sommet précédent. Je pose ma tente au-dessus du lac artificiel de Silvretta, autre lieu très touristique de la région.

Deux cols supplémentaires me mènent finalement à Gargellen. J’y passe une bonne partie de la journée à écrire, avant de reprendre la route vers le col de St-Antönien, où je passerai la nuit, à la frontière austro-suisse. Une semaine où j’aurais traversé presque autant de lieux touristiques que depuis mon départ de Monaco.