Kinnarodden, so what?

KinnaroddenHead

Ça y est, le 21 juin est arrivé, au cap Nordkinn je suis allé; « eh pis quoi mainnant »? C’est vrai, et quoi maintenant? Et pourquoi je n’ai rien ressenti de particulier là-haut? Trop tôt pour réaliser? Pas sûr…

Pour la petite histoire, je suis arrivé a Mehamn le 19 juin vers 16h, après une lutte acharnée contre la nature; déjà le jour précédent, mais plus encore pour cette dernière étape, j’ai dû affronter des températures inférieures à cinq degrés, un vent de face tempétueux aggravant la sensation de froid et freinant mon avance, et une géographie plus exigeante que les 5000 derniers kilomètres. En effet, les fjords sont magnifiques à voir, mais quand il s’agit de passer de l’un à l’autre à vélo, ça grimpe! Vitesse moyenne en-dessous de 12km/h pour le dernier jour, alors que je suis plutôt habitué à une valeur entre 17 et 20.

Je passe la nuit au Red Tree Guesthouse, où Tina et Ruan m’accueillent chaleureusement et me donnent tous les détails nécessaires pour mener à bien l’expédition du lendemain. Ils prennent l’affaire très au sérieux, la randonnée étant longue et pouvant devenir dangereuse en cas de brouillard. Je dois pouvoir, dans le pire des cas, survivre 3-4 jours seul là-haut! Je reçois les coordonnées du parcours que j’enregistre dans ma tablette; le parcours est balisé, mais en cas de brouillard, impossible de retrouver sa route sans assistance GPS. Forcément, un peu naïvement, je me dis que ça ne peut pas être si terrible et que 10 heures de routes pour faire 23.5km est certainement un peu exagéré; à ma décharge, ça fait deux mois que je réfléchis « 20km = un peu plus d’une heure » sur mon vélo.

Avant de parler de l’arrivée au cap Nordkinn, je me permet encore de faire un peu de publicité pour le Red Tree Guesthouse. Premièrement parce que l’endroit est magnifiquement bien foutu, puis parce que Tina et Ruan sont incroyables. Tina est suissesse, Juan sud-africain; je n’ai pas encore eu le temps de discuter longuement avec eux, mais en gros ils sont partis à pied (!) d’ici et ont fait à peu près le même parcours que moi jusqu’à la Slovaquie, puis plus au sud. 20 mois de marche (!) avant de devoir rentrer en Suisse en raison d’une infection. Après ça, pas possible pour eux de retourner à la vie « normale », et les voilà donc installés à quelques kilomètres de Mehamn et gérant une Guesthouse, entre autre. (Une petite recherche sur Facebook « Red Tree Guesthouse » et une autre « Kinnarodden » vous permettront 1) d’en savoir plus 2) de bientôt voir un post à mon sujet, normalement.)

Bon, me voici donc en route pour Kinnarodden, avec mon sac à dos mais sans mon vélo, qui mérite ces quelques jours de repos. Le ciel est couvert, mais il s’agit de la meilleure météo depuis deux semaines, me dit-on. Je vous le fais en raccourci: il me faudra effectivement neuf heures de marche, pratiquement sans pause, pour arriver. Le chemin est bien balisé, certes, mais presque jamais marqué, c’est-à-dire que je sais où aller mais que je choisi comment y aller. Une bonne partie se fait dans la caillasse, ce qui demande beaucoup d’attention pour éviter une entorse, d’autant plus que mes chaussure de vélo ne me tiennent absolument les chevilles. L’endroit est parfois magnifique, avec de petits lacs et rivières sortis d’on ne sait trop où, puisque les sommets ne sont jamais très hauts, quand il y en a, mais la plupart du temps il s’agit de plaines plates et monotones qui semblent ne jamais finir. Je ne me rappelle pas avoir déjà, en Suisse ou ailleurs, marché dans un lieu comme celui-là, aussi grand et aussi rempli de rien; une forme de désert finalement, un désert de rocs et de lichens (attention, ne me comprenez pas mal: j’ai adoré ça!). 9h de marche et peut-être pas une goutte de transpiration. Le cadre et le chemin ne donne ni la possibilité, ni l’envie de pousser l’effort jusque là. Moins d’un litre d’eau avalé pendant le trajet!

Il est 20h15 quand j’arrive et, bizarrement, je ne ressens pas grand chose, sinon un grand soulagement de pouvoir poser le sac à dos et enlever mes chaussures. Mes pieds et mes épaules me font mal. Mais pas d’euphorie, d’auto-félicitations interminables, de sentiment d’achèvement. Le temps est toujours couvert, même si la météo s’améliore encore un peu, et je ne verrai pas le soleil de minuit aujourd’hui; pas grave, je mange quelque chose et vais me coucher un peu après 21h, en mettant tout de même un réveil à 23h45, histoire d’être sûr de ne pas rater l’immanquable, il n’en sera rien.

Aujourd’hui, sur le chemin du retour, j’ai eu le temps de repenser à cette absence de réaction émotionnelle forte en arrivant au Nordkinn. En premier lieu, il faut rappeler qu’il s’agit seulement d’une étape, le voyage reprenant dès jeudi, avec de nouveaux objectifs que je dois encore fixer. D’autre part, je suis en route depuis 80 jours maintenant, et chacun d’eux m’a permis, à sa manière, de m’approcher de cette échéance. Hier n’a pas été le jour le plus dur, le plus long, le plus joyeux, le plus intéressant, le plus tout-ce-que-vous-voulez. Hier à été la pierre finale apportée à un édifice en route depuis deux mois, traversé de doutes, de rencontres, de victoires sur moi-même comme de défaites, de joies, de pleurs (nan, je déconne, ça pleure pas un homme), de cris, de râles, etc. Et ce dont je me réjouis le plus finalement, c’est de découvrir de quoi sera fait demain. 🙂